Dommages collatéraux ou le curieux voyage d'un ectoplasme #5

Bienvenue en Syrie...

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Combien de temps a passé ? Ai-je dormi longtemps ? Je suis réveillée par des mots et des idées qui tourbillonnent. Je suis assise par terre, sur une pelouse éparse. Je suis en colère, à chaque fois que l’on me demande pourquoi je suis venue, pourquoi ma famille a quitté sa maison, sa ville et son pays, à chaque fois que l’on décrit ma vie actuelle aux informations du soir, que l’on s’étonne que je parle l’anglais presque parfaitement, que l’on me dit de rentrer chez moi, car bien entendu, si je possède et sais me servir d’un téléphone portable, c’est que mon pays est sans danger, à chaque fois que l’on me prend pour une imbécile inculte parce que je voile mes cheveux, à chaque fois, j’ai mal. Je sens cette révolte qui gronde dans ma poitrine. Ces gens savent-ils seulement ce que j’ai vécu, et pourquoi j’ai décidé de mon plein gré de renoncer à la terre de mes ancêtres et à me jeter sur les routes avec un mari et une fillette de huit ans ? Non, ils ne savent rien, ils sont bien au chaud dans leur villa ou leur appartement alors que nous nous demandons si nous pourrions manger ce soir-là, et si la police ne nous expulsera pas du parc où nous avons tendu quelques toiles de tentes afin d’y passer la nuit.

Mais malgré tout, je tente de rester souriante, aussi souriante que si nous vivions encore dans notre coquette maison. Qui ne ressemble sans doute aujourd’hui plus qu’à une ruine ou une bâtisse hantée. J’ai vu les villes syriennes, je les ai traversées. Il n’y a que des ruines, et des morceaux de métal qui dépassent du béton, comme les côtes d’un animal géant pourrissant au milieu des gravats.

Je tente de sourire et de rester en vie, de maintenir un espoir, car un jour, bientôt je l’espère, la guerre sera terminée, et nous pourrons rentrer chez nous. Nous engagerons un bon architecte, et nous reconstruirons une maison encore plus belle. On peindra les murs en orange ou en rose, et nous auront un joli jardin avec des rosiers, des tournesols et de jolis arbres qui nous procureront de l’ombre l’été venu. Un pêcher serait parfait. Tandis que je lirai tranquillement couchée dans l’herbe, Layla grimpera dans l’arbre et s’y empiffrera de fruits juteux et sucrés. Tarek, lui, sera sans doute en train de bricoler une cabane ou des jouets de bois pour notre fille, car il est très habile de ses mains.

Nous rebâtirons l’école, et je retournerai enseigner là-bas les mille et une merveilles de la connaissance à des enfants qui, eux, n’auront connu que la paix. Mon mari, lui, reprendra son travail de sculpteur et redécorera entièrement les lieux.

La boîte aux lettres annoncera fièrement « Tarek, Maysan et Layla al-Shaari »

Je sens que l’on me tire la manche.

- Maman ! Maman ! 

C’est Layla, ma fille. Elle porte un pullover rose et un pantalon de toile solide, tous deux passablement usés, avec une écharpe bleue autour du cou.

- Maman, est-ce que ça va ? Pourquoi tu pleures ? Quelqu’un a été méchant avec toi ? Tu veux que j’aille chercher papa pour qu’il lui casse la figure avec son machin pour sculpter ? 

Elle mime un coup de poing et frappe de ses pieds contre un arbre innocent en lançant des « Yaaa ! » et des « Paf ! » à tort et à travers, sa natte virevoltant dans tous les sens.

Je m’essuie le visage de la manche, en effet une larme a coulé sur ma joue et imprègne maintenant le tissu.

- On appelle ça un burin, et non ma chérie, personne n’a été méchant avec moi, c’est juste que j’avais une poussière dans l’œil… 

- C’est ce que disent les gens qui ne veulent pas que l’on sache qu’ils pleurent, ça ! 

Ces quelques mois de voyage ont fait grandir ma fille plus vite que prévu. Elle a à peine huit ans et déjà, elle agit parfois comme une adulte et fait preuve d’une faculté d’adaptation impressionnante. Certes, lorsque nous avons quitté la maison, elle a pleuré, elle s’est accrochée au portail en pleurant et nous n’avons réussi à la décrocher qu’en lui promettant que nous reviendrions, que cette fuite que nous entreprenions n’était que de grandes vacances et que nous allions voyager pour voir d’autres pays, loin à l’ouest. Nous lui avons dit qu’elle reverrait ses cousins, qui étaient partis trois ans auparavant, mais elle ne se souvenait pas d’eux.

Je reprends la lessive que j’avais commencée quelques minutes plus tôt. C’est bizarre, il y a quelques mois, je n’aurais jamais imaginé faire ma lessive dans un baquet de plastique, assise dans un parc et la faire sécher sur une corde tendue entre deux arbres déplumés.

Il doit être à peu près six heures du soir, et nous sommes fin septembre. J’espère que nous trouverons un endroit mieux isolé qu’une tente pour passer l’hiver. Notre objectif est pour l’instant d’atteindre l’Allemagne, où la famille du frère de Tarek s’est réfugiée.

Nous n’avions pas voulu partir au début de la guerre, car j’avais insisté pour enseigner aussi longtemps que possible dans l’école du quartier. Lorsque les hommes de Daech sont arrivés, la première chose qu’ils ont faite, c’était d’interdire aux femmes d’enseigner. J’ai dû quitter l’école, puis Layla  a aussi été empêchée de se rendre en cours. Seul mon fils, Nassim,  le frère jumeau de Layla, a pu continuer à étudier. Lorsqu’il revenait à la maison le soir, il nous racontait que les nouveaux professeurs leur apprenaient à utiliser des armes et leur inculquaient ce qu’ils appelaient « la bonne morale musulmane » qui consistait à répandre la parole d’un dieu que je ne reconnaissais pas à travers le pays et le monde à coup de mitraillettes. Ils avaient étrangement fait de l’école leur quartier général.

Les barbus ne sont pas restés longtemps dans l’école. Un jour, elle a simplement disparu. Explosé. Elle s’est volatilisée et à la place, il n’y avait plus qu’un champ de ruines. Et sous les ruines, on a retrouvé le petit corps désarticulé de Nassim.

Je m’en suis voulu de l’avoir laissé aller à l’école ce jour-là, de ne pas avoir été capable de le protéger, mon seul fils était mort. Mort par la faute de tous ceux qui pensent imposer leur loi par les armes, que ce soit celle de Dieu ou une autre. Ce sont toujours les enfants qui sont les premières victimes des guerres, les seconds étant ceux qui les aimaient.

J’ai passé les jours suivants dans une sorte de flou, je ne mangeais plus et ne sortait plus de la maison, ce qui m’était de toutes façon interdit si je ne le faisais pas en compagnie de Tarek et sous la burqa. C’est lui qui s’est occupé d’organiser l’enterrement conformément à la tradition.

Layla, elle, a encaissé la nouvelle et s’est contentée de récupérer l’écharpe de son frère qu’elle n’a plus quittée.

Le jeudi, Tarek et moi nous sommes longuement concertés sur ce qu’il convenait de faire. Il nous paraissait inconcevable de continuer à vivre dans cette ville presque en ruine, sans éducation pour notre fille et sans aucune liberté de mouvement.

Nous avons donc décidé de fuir.

Il ne fallait emporter que le strict minimum, car nous risquions de devoir porter nos sacs sur de longues distances. Pas d’objets de valeur nous plus, ils risquaient trop d’être dérobés par des gens plus désespérés que nous.

Un sac à dos chacun, quelques habits solides, nos téléphones portables, une casserole, un couteau pliable, du savon, du matériel de premier secours, un peu d’argent ainsi que nos papiers d’identité. C’était tout ce que nous emportions en exil. Nous avons réparti la charge dans trois sacs à dos et avons enfilé de bonnes chaussures.

Nous avions prévu d’utiliser la voiture familiale le plus longtemps possible, du moins tant que nous n’aurions pas à refaire le plein. Les stations-service étant strictement réglementées par les envahisseurs, nous avons dû emplir le réservoir avec le jerrican de secours qui se trouvait dans le coffre. Nous savions ne pas pouvoir aller très loin avec ce plein sommaire, mais espérions pouvoir prendre un bus dans la ville suivante.

Nous sommes donc partis avant l’aube, à cette heure de la nuit où tout est si silencieux que le battement de nos cœurs paraissait plus bruyant qu’une armada de tambours. Nous avons fourré les sacs dans le coffre et sommes partis, laissant derrière nous notre ancienne vie.

Nous avons roulé, roulé. Nous sommes sortis de la ville. Roulé. Le soleil s’est levé, Layla s’était rendormie depuis un bon moment déjà. Roulé. Sur les routes de plus en plus petites, de moins en moins bien entretenues. Roulé. Nous n’avons croisé que peu de véhicules, et par chance, aucun camion paramilitaire n’a eu l’idée de nous arrêter. Alors que l’on n’était qu’au milieu de la matinée, la voiture a ralenti et s’est arrêtée. Le réservoir était vide et notre objectif encore loin. Nous allions devoir continuer à pied.

Nous avons marché des heures sous le soleil de plomb qui semblait vouloir nous assommer. Tarek et moi portions Layla à tour de rôle car elle se fatiguait très vite. Nous avons marché le reste de la journée, profitant parfois d’un bosquet ou même d’un arbre isolé pour faire une pause à l’ombre. Le soir venu, nous n’étions plus très loin de la ville mais avons décidé de dormir à l’abri d’un mur de pierre sèche non loin de la route.

Le lendemain matin, nous avons encore marché une heure avant de trouver un arrêt de bus. Assis sur une pierre, nous avons patienté un moment avant de voir arriver une boîte de conserve sur six roues, autrefois peinte en jaune et bondée de travailleurs qui se rendaient en ville. Le véhicule s’est arrêté en grinçant devant nous, et nous voilà partis pour notre prochaine étape.

Après cette ville, ça a été une autre, puis encore une. Nous avons traversé la frontière turque à l’est d’Aïn al-Arab et avons trouvé refuge dans un des camps disséminés dans la région. Là, on nous a donné à boire et à manger, ainsi qu’une place dans une tente surpeuplée. Un psychologue a pris en charge notre fille, c’était un Suédois membre d’une organisation humanitaire. Son véritable nom étant totalement imprononçable, il se faisait appeler Tom, ce qui arrangeait bien tout le monde. Il était grand, maigre et osseux, avec des mains sèches et fines. Ses cheveux étaient d’un blond sale, car au camp, on n’avait pas souvent l’occasion d’utiliser un shampoing.  Ses yeux étaient d’un bleu terne et sa peau sans doute auparavant très pâle avait pris une teinte presque normale sous le soleil d’été. Tom était sans doute un bon psychologue, car alors que Layla était demeurée silencieuse et renfermée pendant la majorité du voyage, elle avait récupéré sa joie de vivre et son énergie. Elle pouvait passer des heures à courir entre les tentes, à jouer au ballon avec d’autres enfants et à tenter d’esquisser des cartes du monde dans la poussière.

Nous avons passé un mois entier au camp, l’hiver nous surprendrait trop vite si nous y restions plus longtemps. Nous avons profité d’un car qui se rendait à Ankara depuis le plus proche village pour reprendre la route.

Un train de Ankara à Istambul. Frontière Bulgare à pied, sous les barbelés et les caméras des reporters. Puis un bus vers la Roumanie, à pied quatre jours vers l’ouest. Ensuite, nous avons embarqué dans un train plein comme un œuf pour la Hongrie. À Budapest, nous sommes montés dans un autre qui nous emmènerait vers l’Allemagne. Il n’a jamais démarré et on nous a sommés d’en sortir et de nous rendre dans un camp prévu pour les gens comme nous. Nous avons refusé et avons campé dans la gare. Cela faisait un mois, deux semaines et cinq jours que nous étions partis du camp turc. Lorsque l’on nous a chassés de la gare, nous avons élu domicile dans un grand parc alors transformé en gigantesque camping en patchwork.

Fin septembre. C’était déjà fin septembre. L’hiver n’est plus très loin, et si les journées sont encore agréables, on commence à frissonner la nuit.

Non loin de moi, Tarek fait bouillir une marmite de thé odorant alors que Layla enfile son blouson offert par une association caritative qui passait par là. Il est vrai que le soir venant, la chaleur se dissipe vite. Elle s’assoit aux côtés de son père qui la serre contre lui.

Je me lève et étire mes jambes et mon dos ankylosés par la position demi-assise, demi-accroupie que j’avais adoptée pour faire ma lessive. Une fois celle-ci étendue, je les rejoins autour du réchaud à gaz pour boire une tasse de thé avec laquelle je me brûle la langue.

Les nuages sont roses sous la lueur faiblissante du soleil, ils ressemblent à un troupeau de barbes à papa géantes. Je souris devant cette image idiote.

Une légère brise se lève et fait frémir l’écharpe bleue autour du cou de Layla qui sirote doucement son thé.

Je m’élève en même temps que la vapeur du thé. Cette famille ne pourra peut-être pas s’établir en Allemagne ou ailleurs en Europe, mais au moins, ici, elle est en relative sécurité. Pas de bombes ou de chars d’assaut.

Reste le froid et l’errance, la souffrance d’être loin de son pays et d’avoir tout perdu.  

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Suite et fin ici

 

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Maman, je t'ai dit de ne pas venir sur ce blog, merci. <3