Dommages collatéraux ou le curieux voyage d'un ectoplasme #3

Pour vous, la troisième partie. Une journaliste, une explosion et des drapeaux...

 

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Plongée dans mes pensées, je n’ai pas remarqué que l’agitation au sol avait changé. Maintenant, il y a des ambulanciers qui se pressent moyennement pour embarquer le corps recroquevillé sur le béton, et de plus en plus de monde, une foule qui vient assouvir sa curiosité. Ils ont l’air de penser « Ho ! Enfin quelque chose d’intéressant qui se passe ! ».Alors… que voit-on d’intéressant par ici ? Je ne veux pas rester plantée là pour l’éternité ! Il me faut changer d’air…Des policiers ? Non, j’ai bien envie de voyager, sans doute vers l’est. Qui parmi cette masse de gens pourrait me servir de véhicule ? Un de ces curieux qui prend des photos du cadavre avec son téléphone. Non, je n’ai absolument pas envie de me retrouver dans la tête d’une personne aussi morbide. Un journaliste alors ? Alors, là, il y a plus de chances de trouver un sujet intéressant. Hmm… Quel choix ! Il  y a beaucoup trop de journalistes maintenant autour du cordon de police. Peut-être celle-ci ? Oui, elle m’a l’air pas mal. Assez jeune, les cheveux auburn, les yeux bruns et attentifs, plutôt fine. Elle est habillée d’un pantalon droit simple, noir, et d’une chemise à manches courtes bleue. Allons donc voir ce qu’elle peut nous raconter.

Se positionner devant son visage, et lorsqu’elle inspire, entrer dans ses poumons, traverser les alvéoles, passer dans le sang, faire un tour de toboggan dans le cœur et arriver au cerveau. Là, les pensées m’assaillent. Ah, bien, je suis en train de penser à la synagogue, je vais juste suivre ce fil-là. C’était horrible. C’était un vrai carnage, des cadavres partout. Et du sang et des impacts de balles. Comment pouvait-on oser commettre pareille monstruosité en plein centre de Paris ? Le journal m’avait envoyée là pour couvrir l’affaire, mais je ne savais pas par où commencer. J’ai interrogé un ou deux policiers, qui ne me répondaient que par monosyllabes et m’ordonnaient de dégager la place, qu’ils avaient du travail et n’avaient pas besoins de ces gêneurs de journalistes dans leurs pattes, surtout qu’ils avaient  tendance à plus donner d’informations à ceux qu’ils voulaient arrêter qu’à la population, ces incapables ! Bref, je n’étais pas vraiment la bienvenue auprès de nos chers responsables de l’ordre public. J’ai donc décidé de suivre les rumeurs et la radio pour rejoindre la zone de la poursuite. Ça, c’était plutôt facile, il suffisait de suivre les routes dégagées. Ma voiture est plutôt rapide, donc j’ai eu tôt fait de rejoindre le lieu où la Peugeot noire avait été vue pour la dernière fois. Là, de nouveau, il y avait beaucoup de policiers qui surveillaient la route, qui contrôlaient papiers d’identité et permis de conduire. J’ai dû montrer au moins dix fois ma carte ! C’est ce qu’ils appellent « boucler la zone », on l’entend à la radio. Je devais apporter un semblant d’article pour l’édition du soir, et on était déjà en milieu d’après-midi. Quel boulot de masochiste…

Quand je suis arrivée devant la librairie, il y avait déjà foule. Journalistes, curieux, policiers, une vraie foire aux informations.

Soudain, j’ai vu quelque chose bouger derrière la vitrine. Ça s’approchait de la porte. Là, les assiégés sont sortis. Ils avaient un otage, un pauvre type qui pleurait toutes les larmes de son corps. La foule a eu un mouvement de recul en voyant leurs armes. Pas mal de gens sont partis en courant, mais je suis restée. Quand l’un d’eux a lancé une grenade, puis une bombe, je me suis abritée derrière une voiture de police. J'ai senti le souffle de l’explosion sur mon visage et mes bras, brûlant.

La police a tiré. Ils ont abattu un des deux terroristes et ont arrêté l’autre. Quant à moi, j’avais noté le moindre évènement dans mon carnet, et j’étais prête à écrire mon article. Le reste des informations viendrait par des communiqués de la police. Je suis retournée à la rédaction et j’ai mis en forme mes infos, en tentant de garder le plus grand calme à chaque fois que le rédacteur-en-chef venait me demander si j’avais terminé. Ce qui se produisait… environ toutes les quatre minutes, ne soyons pas trop sévères. Je suis tout de même parvenue à achever mon papier, que j’ai livré au rédac’chef qui salivait d’impatience. C’est sûr, dès qu’un événement important arrivait, il était aussi impatient qu’un enfant à l’idée de voir les ventes de sa feuille de chou exploser.

Mon article n’était pas du grand art, mais en effet, les ventes ont explosé dès la sortie de presse du journal.

Quelques semaines plus tard, alors que l’affaire de l’attentat commençait à retomber, le rédacteur-en-chef m’a convoquée pour me parler de son nouveau projet pour augmenter les ventes. Il m’a reçue dans son bureau, qui, soit dit en passant, n’est pas bien grand, et m’a demandé, voire même ordonné de partir faire un reportage en Turquie, sur la piste des réfugiés et des djihadistes. Pour une fois qu’il proposait un sujet intéressant, je ne pouvais pas refuser.

C’est ainsi que le lundi d’après, je me suis retrouvée dans l’avion, direction Ankara. Arrivée là-bas, j’ai loué une voiture pour pouvoir me déplacer plus librement. Mon but était de rejoindre la frontière syrienne, et si la zone n’était pas trop dangereuse, de passer quelques temps en Syrie. Je devrais être prudente, les prises d’otages ne sont pas rares dans la région.

Je devais rejoindre près de Kobané un guide et interprète que m’avait recommandé Mikhaïl, un ami de longue date passionné de culture moyenne-orientale, et qui passait le plus clair de son temps à essayer des recettes de cuisine de la région, avec plus ou moins de succès.

Cette ville kurde étant à la fois un point de passage pour les réfugiés vers la Turquie et un champ de bataille, c’est l’endroit idéal pour faire des interviews et prendre quelques belles images depuis la colline qui surplombe la ville.

Le guide m’attendait. Il paraissait jeune, peut-être cinq ou dix ans de moins que moi, et son nom était Tarkan. Il avait les cheveux courts et en bataille, les yeux brun clair et une barbe courte un peu clairsemée dont il avait l’air très fier mais qui m’a décroché un petit sourire amusé. On aurait dit, avec sa chemise à carreaux passée par-dessus un t-shirt en coton, qu’il tentait de ressembler à un de ces mannequins que l’on voit dans les publicités pour le parfum ou les sous-vêtements masculins. Le personnage était malgré tout compétent. J’ai pu récolter quelques témoignages intéressants qu’il m’a aidée à traduire. Il s’est de plus montré très au courant des évènements de la ville.

Depuis le sommet de la colline, il me montrait quelle zone avait été tenue par qui et à quel moment. Il a ajouté que c’était pour l’instant les combattants kurdes qui contrôlaient la ville, mais que l’on n’était jamais à l’abri d’un retour des hommes de Daech, qui avaient essuyé ici l’une de leurs premières pertes de terrain.

J’ai pris la décision de rester plusieurs jours dans la région. Je dormais dans la voiture, après avoir couché les sièges et suspendu des couvertures aux fenêtres, cela faisait presque un nid confortable. Mon guide, lui, avait emporté une de ces minuscules tentes de camping qui s’ouvrent lorsque qu’on les lance en l’air, et l’avait directement montée à l’arrière de son pick-up. Nous étions juste derrière la colline.

C’est durant la deuxième nuit, une heure ou deux avant l’aube à peine, que j’ai été réveillée par des bruits d’explosions et de coups de feu, au loin, dans la ville. J’ai rapidement enfilé ma veste et mes chaussures et me suis précipitée sur la butte.

Kobané était presque complètement noire. On voyait quelques lumières s’allumer ici ou là, quelque lampadaires peut-être. Mais on ne peut pas dire que le calme régnait, loin de là. On entendait les combats en bas. Les crépitements de mitraillettes et les explosions montaient jusqu’à mes oreilles, portés par l’air de la nuit.

Au lever du jour, en face, sur une autre colline, un drapeau noir flottait. Et entre ma position et ce drapeau, on entendait encore les combats. Des familles entières étaient montées jusqu’au poste-frontière pour se mettre à l’abri.

Pendant toute la journée, on s’est battu dans les rues. Je pouvais voir des nuages de fumée s’élever là où des explosions avaient eu lieu. Des chars d’assaut passaient parfois devant moi, dans un grand bruit de chenillettes.

Ça a continué le lendemain. Et le jour d’après. La colline en face changeait toutes les demi-journées de propriétaire et de drapeau.

C’est le troisième jour qu’une explosion bien plus grande que les autres a eu lieu.

Il devait être dix-huit heures, et je tentais de suivre les évènements à l’aide de la radio locale et de la traduction de Tarkan. Soudain, on a vu un truc, un objet tomber vers la ville. Ou plutôt voler. Depuis le ciel. C’était pas très grand, mais ça sifflait, et il y avait une traînée lumineuse derrière.

Un missile. C’était un missile tiré depuis les airs. On intervenait depuis le ciel.

Tout est allé très vite. Entre le moment où j’ai vu le missile et l’explosion, à peine quelques secondes se sont écoulées. D’abord, j’ai vu un grand flash de lumière au sud de la ville, là où les hommes de Daech sont rassemblés. Ensuite, le son est arrivé, un boum ! sourd, c’était fort, et j’ai eu l’impression que le sol avait tremblé. Je n’ai même pas eu le temps de filmer l’explosion. De déception, je me suis assise par terre.

 J’étais curieuse, qui avait bien pu tirer ce missile ? Un avion Syrien ? Non… Il me semblait que le gouvernement de Damas ne portait pas tant les Kurdes dans son cœur. La Turquie ? Les États-Unis peut-être ? Ce type d’attaque me paraissait être plus leur genre…

Rah ! Tant pis ! Je veux en avoir le cœur sûr, il faut que j’aille voir ! Tant pis pour la journaliste, je veux savoir qui pilote l’engin qui est là-haut. Allez ! Elle se lève en époussetant ses vêtements et pousse un petit soupir agacé. J’en profite pour me glisser hors de son corps. Je veux aller voir ce qui se passe là-haut. Je monte, je monte vers les nuages. En-dessous de moi, je vois une fourmi aux cheveux auburn qui marche vers sa voiture et une ville pleine de fumée, avec des rues à angle droit et des chars dans les rues.

Plus haut.

C’était quand même amusant, cette succession de drapeaux sur la colline. Ça donne un peu l’impression de deux enfants qui se battent pour un jouet en disant « Il est à moi ! ».

Je prends encore un peu plus d’altitude.

Toutes ces fourmis qui s’agitent là-dessous,  vu d’ici, ça paraît un peu insignifiant, comme si c’étaient des pions ou des pixels sur un écran.

Ha ! Le voilà ! C’est un drone on dirait… Il est gris clair et ressemble à un planeur de huit mètres de long au museau bombé. Pas de pilote là-dedans, il va falloir faire un bout de chemin dans la carlingue pour le trouver. 

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La suite ici

 

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Maman, je t'ai dit de ne pas venir sur ce blog, merci. <3