L'Histoire d'Ana

 

/!\ Violence, persos un peu zinzins et un peu malsains

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Ana travaille à la boulangerie du coin de la rue. Elle s’occupe de la caisse, vend des croissants aux petites mémés du quartier. Un bien joli quartier d’ailleurs, idyllique. Il n’y a presque pas de voyous, juste quelques ados un peu paumés qui zonent les vendredis soir. Il y a de jolies fleurs sur les balcons, les gens sont serviables et, s’il arrivait à l’un d’eux d’oublier ses clefs sur la serrure, il est sûr en rentrant le soir que quelqu’un les aura gentiment confiées à la concierge. Ana déteste ce quartier.

À chaque fois qu’elle passe devant l’école primaire à l’heure de la récréation, Ana a le cœur qui se serre. Ces enfants qui jouent dans la cour, ces cris et ces gosses qui courent, qui rient, ils résonnent fort dans son esprit. Elle les enregistre dans son oreille, les réécoute, les chéris. Elle reste figée de longues minutes, à les observer, derrière les grilles de l’école. Elle a une sensation étrange dans le ventre. Ana déteste les enfants.

Lorsqu’elle rentre chez elle, vers cinq heures, Ana emporte avec elle un peu des invendus du jour. Avec Max, son fiancé, ils mangeront des pains à la vanille pour le dessert, encore. Elle rentre tôt, car dans son petit ménage idéal, c’est elle qui fait la cuisine, et qui attend son amoureux pour sortir le gratin tout chaud du four, et le poser sur la table, servir et enfin manger, dans ces assiettes Ikea qu’ils ont choisies ensembles lorsqu’ils ont emménagé dans ce petit appartement de banlieue. Ana déteste autant les pains à la vanille, que Max, que les gratins. Et surtout, elle ne peut plus voir les assiettes Ikea.

Ana est malheureuse. Et bien perspicace serait celui qui devinerait pourquoi. Elle a pourtant tout pour être heureuse. Un fiancé gentil, calme et intelligent, un travail enviable, un appartement décoré avec goût (et sans trop se ruiner en plus !) et en plus, elle est bonne cuisinière. Que demander de plus ? La seule chose qui pourrait manquer, dans ce couple parfait, ce serai un enfant. Car Ana aura trente ans en Mars, et il serait peut-être temps d’agrandir la famille, lui dit toujours Tata Gisèle.

Mais Ana ne peut pas avoir d’enfant. Elle n’en est pas capable, ne s’en sent pas capable. Elle ne le veut pas. Elle déteste les enfants. Ana les hais, les abhorre, les maudit, car ils sont la cause première de son malheur. Ana déteste les enfants. Elle le dit haut et fort, très fort, comme pour se justifier.

La vie s’écoule doucement, dans cette petite banlieue aux balcons fleuris. Les feuilles tombent, l’hiver approche, puis les immeubles se couvrent de guirlandes et de Pères Noël en plastique. Encore quelques semaines, et ce sont les bonshommes de neige qui commencent à déambuler dans le parc.

Au milieu de l’hiver, les voisins entendent un soir de la vaisselle se casser, chez Max et Ana. Des cris, des pleurs. C’est une dispute. Leur première dispute. Max aime les enfants, il voudrait tant un jour tenir dans ses bras cette petite chose rose et fripée qu’on appelle un bébé. Il a voulu encore une fois tenter de convaincre Ana. Mais on ne sait comment, tout cela a dégénéré.

Dans le froid, sous la neige qui tombe dru, Max part, en emportant sa tasse favorite, son pyjama, sa brosse à dent et deux caleçons. Il retourne chez sa maman. Ana commence le lendemain à mettre les affaires de son fiancé dans un gros carton. Il viendra les chercher plus tard.

Ana et Max se sont séparés. C’est bien sûr de la faute de Ana, elle le sait, elle le sens, elle se dit qu’elle n’est pas normale, qu’elle ne vaut pas grand-chose. Rien, même. Ce soir-là, Ana prend la lame d’un rasoir et coupe trois grands coups dans son avant-bras, dans le gras, là où ça fait mal et où ça saigne. Elle ne veut pas mourir, juste se punir de n’être qu’un aussi médiocre être humain, d’exister et d’être malheureuse, d’avoir tout gâché.

Ana s’en veut, Ana s’enferme. L’appartement est bien vide maintenant, et elle arrête de travailler.

Ana ressasse. Ana rumine. Sa frustration et son désespoir grandissent.

Elle n’était déjà pas très loquace, et plutôt étrange, mais en ce début de printemps, son seul contact avec l’extérieur était le journal, qu’elle ne lisait même plus.

Personne ne la voit plus. Sauf la concierge, qui sonne un jour chez elle. Ana ouvre la porte. Elle a les cheveux sales, porte un pull à capuche démesuré, des pantoufles mitées et a les yeux hagards. On peut voir que l’appartement est sombre, les stores sont baissés. Ça sent le renfermé.

Après un instant d’hésitation, la concierge lui livre la raison de sa visite. Les parents du petit Jon sont désespérés. Le garçon a disparu. On l’aurait vu pour la dernière fois acheter des croissants à la boulangerie, auprès de la remplaçante d’Ana, une semaine auparavant. Il revenait de l’école et s’y achetait un goûter. Il a disparu entre la boulangerie et chez lui, à  l’étage du dessus.

Ana réagis à peine. Elle remercie la concierge de l’avoir prévenue et ferme la porte. Elle reste cependant l’oreille collée contre le bois, à écouter le pas léger de la vieille dame qui retourne dans sa loge. Le son devenu un écho lointain dans la cage d’escalier, elle se laisse glisser à terre dans un soupir. La pièce est un véritable désastre. En désordre, du scotch, de la ficelle, des draps sales et des boîtes de pizza vides jonchent le sol.

C’est pas passé loin.

Ana traîne des pieds jusqu’à la dernière chaise encore debout. Sur la table, une bouteille de vodka presque vide et un verre plein de traces de doigts. Elle se sert et bois en regardant dans le vide.

« Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ? »

Ana regarde ses mains sèches et ses ongles cassés, ses avant-bras, ses trois cicatrices, son verre qui se vide.

L’air est lourd, vicié. Elle n’a pas aéré la pièce depuis un moment déjà. Peut-être une semaine ? Deux ?

Si encore elle était seule, cela ne la gênerait pas, mais il est impoli d’avoir une maison qui pue lorsque l’on a un invité ! Ana se met à rire doucement. Elle finit son verre et se lève mécaniquement. La cuisine elle aussi est sombre. Elle fait mine d’allumer la cuisinière, et se rappelle qu’elle n’a aucun ingrédient ni dans son frigo, ni dans son placard. Elle se réduit à commander deux pizzas par téléphone à un vendeur à la voix instable.

Les pizzas arrivées, elle paie le livreur avant de lui claquer la porte au nez. Pas que ça à faire. Elle vérifie le contenu des boîtes. Une Margherita et une au jambon. Il aime bien la pizza au jambon. Elle pose la première boîte sur la table à manger avant de se diriger vers sa chambre. Elle sort la clef du fond de  sa poche et ouvre la porte.

« Tiens. Manger. »

Elle pose la pizza sur le lit avant de repartir dans le salon, en prenant soin de refermer à double tour. Est-il seulement encore vivant ? Oui, il avait mangé la pizza précédente. Mais pourquoi reste-t-il caché sous le lit ? Ana ne veut pas le brusquer, elle ne veut pas lui faire de mal, mais elle ne comprend pas pourquoi il ne veut pas lui parler, ni la regarder. Elle se demande d’ailleurs de quoi elle a l’air. Lui a-t-elle fait peur ?

Devant le miroir des toilettes, Ana se reconnaît. Ha ! Mais oui ! Cela doit être cela, sa vraie forme. Pas la fifille pomponnée et toute gentille qu’elle paraissait être avant, non, un monstre, une liche, un zombie, une chose infréquentable, c’est cela qu’elle est en réalité. Elle a bien fait, bien fait, bien fait de tout envoyer valser. Elle se sent sincère, pleine, calme. Plus rien à voir avec avant. Ana ris à nouveau.

Si seulement cette peur et cette angoisse sourde pouvaient se taire. Si quelqu’un entrait dans l’appartement, si quelqu’un entrait dans sa chambre, tout serait foutu, tout serait brisé.

On gratte. À la porte de la chambre. Elle ouvre la porte et il file vers les toilettes. Ana en profite pour remplir à nouveau la carafe d’eau sur la table de nuit.

« Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi ?»

Elle retourne s’affaler sur la chaise de la cuisine. Lorsqu’elle l’entend se laver les mains, elle se relève, et lui propose de regarder un film avec elle. On dirait qu’il accepte, mais elle n’en est pas sûre, et à vrai dire, qu’il soit d’accord ou pas, elle s’en fout. La seule personne qui compte maintenant, c’est elle. Elle l’a bien mérité, après avoir tant souffert. Le mérite, le mérite, oui, elle a le droit de penser à elle, aussi. Elle ne va pas continuer à souffrir, à ressentir toute cette frustration juste pour faire plaisir aux petites mémés qui lui achetaient des croissants, pour sa mère, pour son mec, pour qui ? Qui aurait le droit de lui dicter quoi faire, à part elle-même ?

Elle avait fait sa révolution, sa crise de la trentaine, un caprice, juste un, pour une fois. Quand on garde la pression confinée, quand on attend aussi longtemps, c’est forcément que… oui. C’est… elle a le droit ! Le droit ! Elle n’a pas besoin de se justifier ! Elle est enfin elle-même, elle-même, elle-même !

Elle le saisit, il se débat, elle le balance sur le canapé avant de le serrer dans ses bras en riant. Elle est heureuse, oui !

Il sanglote doucement, il n’a pas l’air bien. Elle lui caresse doucement les cheveux en souriant. Il est si beau, sa peau si douce, et sa voix timide et ses yeux grands et brillants, et ses mains… il est parfait, il est si adorable. Il cesse de pleurer et a le regard éteint, il est amorphe, vidé.

« Tout cela ne pourra pas durer éternellement. »

Elle prépare sa valise.

« Viens, on va faire un tour. »

Six mois ont passé. Ana a déménagé depuis longtemps, et son appartement est vide. D’après la concierge, elle a dû partir dans une sorte de clinique où d’asile. Elle était devenue complètement folle, la pauvre. À s’enfermer chez elle comme ça, tout le monde se faisait du souci ! Elle avait l’air complètement abattue. Morte. Inanimée.

Au moins, on avait fini par retrouver le petit Jon ! Oui, il était en train d’agoniser au fin fond de la forêt, coincé dans un ravin et était décédé de ses blessures à l’hôpital, mais au moins, ses parents étaient fixés. Eux aussi avaient déménagé.

La petite banlieue idyllique et tranquille a repris son train-train. Les enfants jouent dans la cour de l’école, et la nouvelle vendeuse de la boulangerie fait la conversation aux petites mémés.

Oui, décidément, c’est un lieu où il fait bon vivre. 

Et la radio de la concierge crachote.

« Un corps retrouvé flottant sur le fleuve a été repêché par la police. Il s’agit du cadavre d’une femme, portant un pyjama vert. La police a lancé un appel à témoins et la procédure d’identification est en cours. Un embouteillage s’est formé entre… »

 

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Maman, je t'ai dit de ne pas venir sur ce blog, merci. <3